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LA RECO > DAZED BY THE HAZE

INTERVIEW DE JERRY BOUTHIER

interview

DJ, producteur et A&R avec son label Continental Records, membre de la famille Kitsuné et du duo franco-italien JBAG, Jerry Bouthier fait bouger les dancefloors depuis le début des années 90 et des balbutiements de la musique électronique. Interview.

Tu étais là, avec ton frère Tom, au début du phénomène House dans les années 90. Qu'est ce que tu retiens de plus fort de cette époque ?
À vrai dire je ne pense pas beaucoup au passé, ni au futur, j'essaie surtout de vivre pleinement le moment présent et basta. Le fait que mes souvenirs de cette époque soient associés à mon frère décédé il y a maintenant 16 ans ne rend pas les choses faciles. Que te dire ? Nous étions insouciants, idéalistes et vraiment chauds. Pour moi c'était le mélange parfait entre musiques de blancs et de noirs. Mais nous étions aussi très naïfs et beaucoup trop dogmatiques, à ne concevoir qu'une vision nourrie par l'Hacienda et Ibiza. Nous étions convaincus que le futur venait de frapper à la porte même si la house n'intéressait personne à l'époque en France à part Dimitri, Patrick Vidal et quelques autres qui étaient généralement de sensibilité disco/funk alors que nous nous étions plus pop/rock, ouverts à tout et moins scotchés sur le fait que ce soit des blacks américains ou pas aux manettes. Notre manière de digérer la musique a évolué à partir de ce moment là, tout s'est mis à tourner autour du dancefloor, est-ce que ça le fait sur la piste ou pas ? Ce qui a vraiment changé par rapport à cette époque c'est qu'aujourd'hui les djs sont essentiellement spécialisés dans un son. Je trouve ça assez ennuyant, la musique c'est universel. Si tu sais comment ça va être, autant rester chez soi. Pour moi, les qualités principales d'un dj restent la diversité, la surprise et l'humour. Je me rappelle danser à Londres à la grande époque sur Beloved, Rhythm Is Rhythm, Stone Roses et Soul II Soul dans le même set avec des centaines de kids sous ecsta les bras en l'air. C'était démentiel. Aucunes limites. Juste le plaisir de groover en transe et à l'unisson sur les meilleures tunes dans pratiquement toutes les sensibilités que ce soit indie, soul, hip-hop... One nation under a groove. La vibe était totalement anarchique, il n'y avait pas de règles, c'est tellement rare et rafraîchissant. L'aspect business de la chose était en pleine infancie, tout n'était pas complètement vissé encore comme ça l'est depuis deux décennies ici, les choses se faisaient spontanément, de nouveaux producteurs débarquaient chaque semaine avec un nouveau son, de nouvelles idées. C'était le dancefloor qui dictait sa loi, on ne peut faire plus démocratique. Les djs n'étaient pas encore considérés comme des demi-dieux (bâillements) et pourtant c'est vrai que ça passait vraiment par eux car les meilleurs djs jouaient toujours les big tunes avant les autres. Mais ils faisaient plus attention à la réaction des gens et restaient dans l’ombre en sorciers manipulateurs discrets, c’était une bien mauvaise idée de mettre les djs sur scène. Il n’y avait pas besoin. Plus fort que le punk, c'était l'explosion des chapelles, tout les fondements étaient remis en cause au crédit des nouveaux beats électroniques, et tout ça par le biais des résaux underground comme tous les magasins de vinyles de l’époque qui abreuvaient les djs en promos et white labels.



La compilation "Kitsuné Trip Mode" vient tout juste de sortir. Parle nous de ta relation avec Kitsuné, peux-tu nous raconter comment ça s'est fait ?
Ça fait quelques temps que je poste sur mon Soundcloud des mixtapes - la série Heart & Soul - inspirées par les bandes sons que je réalise pour la mode (j'étais directeur de la musique pour Vivienne Westwood pendant quelques années, ce qui m'a ouvert l'esprit et forcé à mettre en danger mes convictions). Ces mixs d'un genre un peu différent, très mélodiques, restent dansants mais les atmosphères sont plus féminines et féeriques qu'à l'accoutumée dans l'électronique. Ça ouvre des possibilités infinies.
Kitsuné c'est une longue histoire d'amour. Je n'ai fait que réagir à ce que j'entendais dès les débuts. Des compils d'artistes divers et originaux avec le titre/chanson qui fait mouche. Plus qu'un son c'est d'un état d'esprit jeune et curieux dont il est question chez Kitsuné. Tout le monde est invité mais ne vous attendez pas à des trucs trop traditionnels, vous savez que vous allez forcément être présenté avec des idées nouvelles fortes sans pour autant renier l'importance de la composition. On ne peut pas faire mouche à chaque fois mais le label est toujours sur le qui vive à s'emballer sur de nouveaux artistes prometteurs, à se remettre en question. C'est bien de bouger tout le temps et de ne pas être forcément très précisément définissable. Ça n'est pas juste qu'une histoire de chapelles musicales, la démarche compte aussi pour beaucoup.



Tu es aussi aux commandes de Continental Records, ton propre label, dont on connaît JBAG, le duo que tu formes avec Andrea Gorgerino. Tu peux nous parler des autres artistes et de vos projets à venir ?
Ça fait 3 ans qu'on sort des trucs et franchement nous avons des followers assidus. Mais tenter d'infiltrer le mainstream, ça n'est même pas la peine. Il y a sur-saturation de produits pseudo pop. La démocratisation de la musique est une bonne chose dans l'absolu mais en pratique c'est un désastre. Tout le monde se prend pour un musicien, tout le monde a quelque chose à vendre et du coup c'est la médiocrité qui règne. La hype bien évidemment relayée sur le net est plus forte que tout. Le contenu n'a pratiquement plus d'importance. C'est la puissance du buzz qui domine, pas la qualité de la musique.
Maintenant les choses bougent régulièrement, il faut savoir rebondir et avancer, c'est la règle implacable du dancefloor. Alors on se fait plaisir au label et je pousse les artistes à être le plus expérimental possible, tout en conservant leur cachet de mélodistes. Il me semble que dans univers musical où tout est si formaté, il est impératif d'être le plus libre possible et de sortir des sentiers battus. Avec JBAG, Andrea et moi tentons des nouvelles directions, on s'amuse et on expérimente en studio comme des alchimistes. Dans le roster Continental il y a Reflex du sud de le France, Shindu de Gand, Mannequine de Zurich, Mjolnir de Jakarta, Cyclist de Toronto, Boys Get Hurt de Tokyo. Une famille internationale qui ne cesse de s'agrandir, des djs/musiciens avec de fortes personnalités qui font leur truc à eux. Et puis des potes qui passent faire un single comme ça a été le cas avec Adamski, RÜFÜS ou Kamp!.


À la soirée où on s'est rencontrés, tu m'as dit écouter énormément de musique et que le plus dur était de faire le tri. Y a-t-il des sonorités que tu cherches en particulier et comment procèdes-tu dans ta sélection ?
Ce n'est pas que ça soit dur de faire le tri. C'est plutôt cool comme job d'écouter des disques toute la journée. C'est juste que ça peut vite devenir une corvée quand les disques ne sont pas terribles. Et Dieu sait qu'il y en a terriblement - à moitié cuisinés - ces jours-ci. Des milliers de musiciens improvisés à qui internet fait croire qu'ils peuvent se transformer en artistes intéressants du jour au lendemain. La nouvelle génération est peu patiente et veut tout tout de suite. Mais la majorité de ces postulants ne possèdent même pas les bases de la musique. N'importe qui peut faire du bruit, c'est plus difficile d'évoquer des sensations, d'aller en profondeur dans les idées. La musique est la combinaison des mathématiques et des émotions. C'est assez balaise d'arriver à faire des trucs forts qui touchent vraiment. Ça se saurait si c'était facile et à la portée de tous. Je crois que le concept du punk - que n'importe qui peut s'y mettre même avec peu de connaissance - a finalement tout faussé. Même si à l'époque c'était un besoin nécessaire pour faire avancer la musique. C'est une valeur qui perdure depuis mais qui apporte peu finalement car ce qui est excitant c'est l'artisanat stylé, des idées poussées au maximum... Tout a été fait ou presque, c'est difficile d'innover quand tout le monde utilise les mêmes machines et les mêmes gimmicks. À mon avis, ce qui fait la différence et restera ce sont les gens avec de la personnalité qui se prennent la tête à faire des morceaux bien foutus. Et puis ce n'est pas qu'une question de technique, mais aussi et surtout une question de personnalité et de sensibilité, de voir plus loin que le bout de son nez. Bien sur, tout le monde peut prendre une guitare et plaquer trois accords ou faire de la turbine de base. Mais ce qui est resté de la culture punk, c'est l'attitude, une valeur politique, la rébellion face à l'establishment, pas tant la musique que ça, car dans l'ensemble ça n'est pas dément. Ou alors des groupes comme The Clash ou Gang of Four qui sont en soit sont déjà assez calés musicalement. Pour moi, écrire des chansons reste mythique. Beaucoup s'y attèlent mais assez peu arrivent à laisser une trace concrète à laquelle on a envie de revenir encore et encore. Sans non plus tomber dans la facilité. Devenir un génie comme Prince ne s'improvise pas. Il a passé des années dans sa cave à peaufiner ses techniques plutôt que d'aller faire le beau dans les fêtes. Ça, c'est venu après haha. Les artistes n'ont pas droit à l'erreur. Si tu te plantes ou sort une daube, tu te la trimballes pour le reste de ta vie. Alors pourquoi speeder à faire tout et n'importe quoi et se griller à jamais ? La surexposition est ce qu'il y a de pire pour un jeune artiste qui n'est pas encore totalement formé. Faire ses erreurs en public, il faut avoir sacrément confiance en soi, et peu de pudeur. Ça arrive tellement souvent à de jeunes artistes prometteurs. On est dans une culture de la célébrité. On recherche à tout prix que tout le monde parle de soi, à être quelqu'un, mais tout simplement si on fait un bon travail, on devient quelqu'un. Ça ne passe pas que par la renommée qui pallie surtout à l’insécurité.
Quand j'écoute des nouveautés, je ne recherche pas de sons particuliers car il est important de rester ouvert et curieux - notamment pour un dj. Ça bouge vite et ça fait partie du deal, un dj ne peut rester autiste aux idées des autres. Donc j'écoute tout ce que je trouve, download tout ce qui passe dans mon champ de vision (même si c'est sûr je rate aussi - au moins un temps - des tonnes de trucs). Bien souvent c'est une perte de temps totale mais j'estime que mon travail passe par là. Trier, filtrer, disséquer... J'ai de bonnes méthodes et arrive à zapper très vite lorsque les cases requises ne sont pas cochées.


JBAG (le duo formé par Jerry Bouthier & Andrea Gorgerino)

Actuellement tu vis à Londres, comment cette ville a influencé tes productions ?
On dit que la musique est le reflet de l'environnement dans lequel on vit, alors bien sûr Londres m'a marqué très tôt au fer rouge. C'est une ville qui a de l'énergie, qui groove, car les gens dansent vraiment avec leurs tripes et leurs hanches plutôt qu'avec leur tête. C'est aussi une ville où la différence est acceptée, c'est cela qui m'a immédiatement séduit quand j'ai commencé à passer du temps ici à l'adolescence. Déjà, avec les filles c'était beaucoup plus simple que les relations filles/garçons en France. Ça n'est pas rien haha. Et puis on ne te saoule pas pour un rien ici, les gens ont du respect les uns pour les autres (tant qu'ils ne sont pas complètement murgés). On te laisse t'exprimer (t'habiller) comme tu en as envie. Personne ne te juge. Les gens s'en foutent. La politesse leur impose de ne pas se mêler de ce qui ne les regarde pas. Bon maintenant ces jours-ci il y a vraiment des tonnes d'étrangers à Londres. Et leurs mœurs ne sont pas forcément les mêmes que celles des Britishs. Mais du coup Londres est vraiment devenu la capitale de l'Europe, c'est marrant. Ça a transformé la ville en une vraie mégapole et c'est assez flashant. Autant de gens d'horizons si différents. Même si Londres a perdu de son originalité avec la sur-globalisation des pays riches, tu trouves les mêmes trucs partout maintenant, de Starbucks à H&M et McDo bien sur, c’est hallucinant. Ça n'a pas toujours été comme ça. Londres a longtemps mené la danse, mais je crois qu'aujourd'hui c'est moins le cas. De toutes façons, à l'ère d'Internet la géographie ne veut plus rien dire. Tout le monde est connecté et c'est cela l'important.

Tu bouges très souvent, à toujours régler ta montre sur l'heure du pays dans lequel tu vas jouer. Qu’est-ce que tu fais quand tu as un peu de temps libre ?

Rien du tout haha. Je vois ma copine et prend du bon temps. Essentiel pour être inspiré ! J'essaie de m'instruire aussi. Je suis passionné d'astronomie et lis tout ce qui sort sur l'univers, voire les sciences en général. J'essaie de combler les lacunes que j'ai accumulé lorsque je faisais l'école buissonnière pour traîner jusqu'à pas d'heure dans les concerts et les clubs. Continuer d'apprendre. Toujours et encore. Et évoluer aussi, sans renier son fond perso...

Un de tes jeunes frères, Mathieu (Bouthier), est aussi DJ. Faire de la musique c'est de famille chez les Bouthier ? Qui vous a inculqué ça ?
Ça vient de notre  père qui est grand fana de pratiquement toutes les musiques, du rock à l'opéra en passant par la chanson française, la pop, des trucs black et électro aussi. Je suis l'aîné donc je prends la responsabilité d'avoir un peu démarré cet engouement pour les concerts et les clubs avant Tom et Mathieu qui ont suivi avec leur patte à eux. C’était Tom le premier dj de nous trois parce qu’il était hip-hop/rock à la base (Run DMC, Beastie Boys, Big Audio Dynamite de Mick Jones des Clash, et puis Bomb The Bass et S-Express sont arrivés et l’ont entrainé sur la house). Moi j’étais surtout branché par le studio à l’époque, l’aspect dj/performer ne m’attirait pas trop, je me sentais plus réalisateur qu’acteur. Mais c'est vrai qu'on pourrait sûrement nous trouver des points communs, peut être l'art de la bonne tune au bon moment haha.



Qu'est-ce que tu conseillerais à un gamin qui veut devenir dj ?
Je lui recommanderais de ne pas retourner sa veste et de passer d'un style à un autre parce que ça ne marche pas instantanément mais au contraire l'encouragerais à développer sa différence et puis aussi d'apprendre le langage de la musique. Faire dj, ça n'est pas simplement lever son point en l'air et mixer le plus de morceaux de Beatport en le moins de temps possible, mais plutôt de nourrir une identité, une personnalité bien à soi qui se distingue de celle des autres. Cultiver une générosité unique, une manière différente d'associer des humeurs. Tout est un peu supermarché aujourd'hui. Faire sa promo sur les réseaux sociaux ça peut aider, mais l'essentiel c'est quand même de faire la musique sublime. Même l'underground est d'un prévisible. Richie Hawtin qui prend 100,000 € par gig, ça n'a rien d'underground, ça serait plutôt overground même. Personnellement je me méfie toujours de ce qu'on essaie de me vendre étant supposé être cool et crédible. L'underground pour moi est bien souvent une zone dans laquelle se retrouvent beaucoup de gens sans trop d'imagination et de fantaisie. Ça leur procure une zone safe où leur dogmatisme n'est pas remis en cause. Mais ça tourne en rond et ne propose rien de bien excitant ou de nouveau finalement. Ces gens ont plus peur du mauvais goût que quoi que ce soit d'autre et ne s'autorisent aucun écart, mais ce sont justement les erreurs et les dérives incontrôlées qui provoquent souvent les choses les plus intéressantes. Les chapelles sont comme des religions fermées d'esprit. Il est sain de pouvoir évoluer en toute liberté sans contraintes, de faire bouger les préconceptions. Les journalistes de musique sont trop souvent dans le consensus, il y en a peu à prendre des positions personnelles. À mon avis, le pire c'est quand tout le monde pense pareil et dit la même chose. J'ai toujours envie de prendre le contrepied des idées reçues, si ce n'est au moins pour perturber les modes de pensées. Thinking outside the box parait bien plus excitant et challenging que de rester dans le conventionnel et l'établi. Pas forcément le meilleur plan de carrière (quel mot horrible), mais on ne se refait pas alors autant miser sur ce qu'on ressent fort.

J'ai une dernière question : tu es un des membres du fanzine eDen, tu peux nous raconter une anecdote à ce sujet ?
C'était chouette cette initiative. C'est Christophe Monier (qui allait monter les Micronauts) qui m'avait présenté à la bande en formation à la création du 1er numéro. Du coup, le jeune graphiste - déjà pro - du fanzine Michael Amzalag (qui n'avait pas encore monté M/M mais qui avait déjà conçu la maquette des Inrocks) est instantanément devenu un de mes meilleurs potes pendant toutes ces années house. Il a apporté cette touche soignée et fun dans le design et l'organisation d'Eden car les rédacteurs variés étaient assez bordéliques haha. Je me rappelle y avoir écrit un article intitulé "Pourquoi les jeunes français s'habillent-ils comme leur parents?". J'ai toujours été révolté par le manque de rébellion des ados d'ici. J'ai été post-punk sur le tard mais l'ai quand même vécu à fond. Quand j'ai écrit ce coup de gueule j'étais en plein délire Stussy, raver Hacienda/Ibiza et était déprimé à fond par les jeunes français qui écoutaient Lenny Kravitz et s'habillaient en Chevignon. Du coup, certains des autres à Éden me reprochaient d'être négatif. J'étais surtout épris d'une envie folle de repartir, ce qu'on a fait au final avec Tom deux ans plus tard.

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